En attendant Godot de Samuel Beckett (acte II)
Silence. Le soleil se couche, la lune se lève. Vladimir reste immobile. Estragon se réveille, se déchausse, se lève, les chaussures à la main, les dépose devant la rampe, va vers Vladimir, le regarde.
ESTRAGON. — Qu'est-ce que tu as ?
VLADIMIR. — Je n'ai rien.
ESTRAGON. — Moi je m'en vais.
VLADIMIR. — Moi aussi.
Silence.
ESTRAGON. — Il y avait longtemps que je dormais ?
VLADIMIR. — Je ne sais pas.
Silence.
ESTRAGON. — Où irons-nous ?
VLADIMIR. — Pas loin.
ESTRAGON. — Si si, allons-nous-en loin d'ici !
VLADIMIR. — On ne peut pas.
ESTRAGON. — Pourquoi ?
VLADIMIR. — Il faut revenir demain.
ESTRAGON. — Pour quoi faire ?
VLADIMIR. — Attendre Godot.
ESTRAGON. — C'est vrai. (Un temps.) Il n'est pas venu ?
VLADIMIR. — Non.
ESTRAGON. — Et maintenant il est trop tard.
VLADIMIR. — Oui, c'est la nuit.
ESTRAGON. — Et si on le laissait tomber ? (Un temps.) Si on le laissait tomber ?
VLADIMIR. — Il nous punirait. (Silence. Il regarde l'arbre.) Seul l'arbre vit.
ESTRAGON, regardant l'arbre. — Qu'est-ce que c'est ?
VLADIMIR. — C'est l'arbre.
ESTRAGON. — Non, mais quel genre ?
VLADIMIR. — Je ne sais pas. Un saule.
ESTRAGON. — Viens voir. (Il entraîne Vladimir vers l'arbre. Ils s'immobilisent devant. Silence.) Et si on se pendait ?
VLADIMIR. — Avec quoi ?
ESTRAGON. — Tu n'as pas un bout de corde ?
VLADIMIR. — Non.
ESTRAGON. — Alors on ne peut pas.
VLADIMIR. — Allons-nous-en.
ESTRAGON. — Attends, il y a ma ceinture.
VLADIMIR. — C'est trop court.
ESTRAGON. — Tu tireras sur mes jambes.
VLADIMIR. — Et qui tirera sur les miennes.
ESTRAGON. — C'est vrai.
ESTRAGON. — Fais voir quand même. (Estragon dénoue la corde qui maintient son pantalon. Celui-ci, beaucoup trop large, lui tombe autour des chevilles. Ils regardent la corde.) À la rigueur ça pourrait aller. Mais est-elle solide ?
ESTRAGON. — On va voir. Tiens.
Ils prennent chacun un bout de la corde et tirent. La corde se casse. Ils manquent de tomber.
VLADIMIR. — Elle ne vaut rien.
Silence.
ESTRAGON. — Tu dis qu'il faut revenir demain ?
VLADIMIR. — Oui.
ESTRAGON. — Alors on apportera une bonne corde.
VLADIMIR. — C'est ça.
Silence.
ESTRAGON. — Didi.
VLADIMIR. — Oui.
ESTRAGON. — Je ne peux plus continuer comme ça.
VLADIMIR. — On dit ça.
ESTRAGON. — Si on se quittait ? Ça irait peut-être mieux.
VLADIMIR. — On se pendra demain. (Un temps.) À moins que Godot ne vienne.
ESTRAGON. — Et s'il vient ?
VLADIMIR. — Nous serons sauvés.
Vladimir enlève son chapeau — celui de Lucky — regarde dedans, y passe la main, le secoue, le remet.
ESTRAGON. — Alors, on y va ?
VLADIMIR. — Relève ton pantalon.
ESTRAGON. — Comment ?
VLADIMIR. — Relève ton pantalon.
ESTRAGON. — Que j'enlève mon pantalon ?
VLADIMIR. — RE — lève ton pantalon.
ESTRAGON. — C'est vrai.
Il relève son pantalon. Silence.
VLADIMIR. — Alors, on y va ?
ESTRAGON. — Allons-y.
Ils ne bougent pas.